Colloque international sur Frantz Fanon. Entretien: Mohamed Lakhdar Maougal, linguiste
Présent au colloque international sur Frantz Fanon, le linguiste Mohamed Lakhdar Maougal apporte sa contribution. Il a choisit d’aborder le thème des élites sur le continent africain. Entretien.
Un mot sur l’hommage qui sera rendu lors de ce Colloque international à une figure emblématique de la Révolution algérienne ?M. Maougal : Ce colloque sur Fanon se présente avec le 2e festival Panafricain et qui, il faut le signaler, est le seul festival que l’Afrique organise sur le plan culturel et politique. Le premier a été réalisé dans des conditions particulières. C’était le lendemain de la décolonisation, le bon départ de l’Afrique, les grands problèmes du développement, la mobilisation du Continent pour se faire une place dans le monde… un contexte très enthousiasmant en somme. Malheureusement, on avait oublié Fanon ! C’est très curieux, personne n’avait jugé utile d’en parler…
Etait-ce à dessein?
Je ne sais pas. Je ne crois pas. Je pense plutôt que cela ne correspondait pas à une exigence du moment. Par contre, dans ce 2e festival -qui intervient à un moment où l’Afrique fait son bilan, puisqu’au départ elle était en projet-, la place de Fanon me parait être très importante. Parce que l’on peut justement examiner ce bilan à la lumière du discours de Fanon. Il est alors des questions qui s’imposent : est-ce que l’Afrique s’est libérée ? Formellement, oui. Réellement, non. Les grands problèmes africains ont-ils été réglés ? Formellement, oui (il y a des Etats et des chefs à leur tête…). Mais réellement, non. Les grands problèmes qui n’existaient pas en 1969 sont apparus aujourd’hui : Les destructurations économiques, la fuite des cerveaux qui touche l’ensemble du continent africain et en particulier le Maghreb, accélérée par le phénomène des années 90 (le terrorisme). Sans oublier qu'autrefois les africains, au moment du 1er festival (1969), aspiraient à revenir chez eux. Aujourd’hui, ils aspirent à quitter le Continent !
Sur quoi porte votre contribution dans ce colloque?
J’ai choisi d’aborder la problématique suivante : le continent africain a-t-il produit des élites ou les a-t-il plutôt tuées ? La réponse est évidente à mes yeux : l’Afrique a tué les élites et n’en a pas produit! L’Afrique a produit des cadres qui sont des gestionnaires des Etats. Or, les élites ce sont les penseurs et les hommes d’action qui font bouger les sociétés. Aujourd’hui, les sociétés africaines sont verrouillées, elles travaillent, toutes sans exception aucune, pour les impérialismes et pour le colonialisme. Ce sont des régimes soumis qui se laissent soumettre ou qui s’apprêtent à la soumission. Il faudrait s’interroger, aujourd’hui sur la réflexion autour des élites dans l’œuvre de Frantz Fanon. Je pense qu’elle existe, je l’ai découverte et l’ai sortie de deux ouvrages essentiellement. Le premier ‘’Peaux noires Masques blancs’’ qui traite du comportement du colonisé face au colonisateur et inversement.Et dans le second texte, qui me parait important, en l’occurrence ‘’La sociologie d’une Révolution’’, où est posé le problème de la confrontation des sociétés nouvelles à la modernité. Là est une question essentielle. L’Afrique a refusé la modernité : elle a accepté la modernité industrielle et technologique et qui sont en vérité des modernités de soumission, mais elle n’a pas accepté la modernité de la culture qui bouleverse les comportements traditionalistes. Et de ce point de vue elle est à mon sens encore plus soumise qu’avant…
Comment situer l’œuvre de Fanon dans le contexte actuel, ses réflexions sont-elles d’actualité 40 ans après sa disparition ?
L’œuvre de Fanon il faut d’abord la comprendre. Elle s’est achevée dans les années 59. Soit à la veille de la libération du Continent et de l’Algérie. Elle s'inscrivait donc dans une perspective plutôt enthousiaste. C’est pour cela qu’il aurait fallu l'intégrer dans le festival de 1969 qui était projectif. En somme un festival de l’enthousiasme puisqu‘il ouvrait la voie au développement du continent. Aujourd’hui, il faudrait le faire parler (Fanon, NDLR) mais sur le plan du bilan. Il y a des choses dans les textes de Fanon qui disent les bilans et nous en mettent en garde : notamment quand il dit :’’attention demain le continent va être confronté à de véritables compradores’’, ces bourgeoisies qui vont servir les puissances impérialistes. C’est écrit noir sur blanc dans ‘’Les Damnés de le terre’’. A part deux communications qui posent le problème de la relation du continent africain et la mondialisation dont une est celle de mon ami Nadji Fakir, les autres sont de type traditionnel. C’est-à-dire Fanon l’humaniste, l’universaliste, le Psychiatre… Or, tout cela est dépassé maintenant. Nous ne sommes plus dans l’approche psychiatrique ni dans celle sociologique. Nous sommes dans une approche existentielle afin de savoir ce que nous allons devenir. Et cette approche focalise principalement sur le rôle des élites qui font bouger les sociétés. L’Afrique n’a pas choisi maintenant de construire des élites mais a choisi de renforcer les cadres qui sont au service des Etats et par conséquent elle va dans une direction suicidaire.












