Peinture : l’œuvre de Khadidja Seddiki comme créations en hommage aux tisserands du monde entier
Khadidja Seddiki, artiste peintre-licière, d'origine algérienne, a, en avril dernier, exposé plus d’une cinquantaine de ses oeuvres dans l'enceinte de la Mairie de gauche du 12e arrondissement de Paris, sur l'initiative du service culturel de cette municipalité. Notre collaborateur Hakim Arabdiou l’a rencontrée et, sans protocole aucun, la discussion a porté sur le parcours et l’œuvre de l’artiste. Entretien
_.Khedidja Seddiki, voulez-vous vous présenter à nos lecteurs ?
Khedidja Seddiki :Je suis originaire d'El Bayadh, une ville située dans le sud-ouest de l'Algérie, près du mont Amour, une ville réputée pour ses tapis ; une ville où, dans chaque demeure, trônait en bonne place un métier à tisser. J'ai donc grandi au milieu des tisserands et des artisans. Ma maman était tisserande, et c'est elle, la première, qui m'a transmis son amour et son savoir-faire du tissage. Il n'empêche qu'au début, avec le mode de vie de plus en plus moderne, je considérais cette technique comme désuète. Un peu plus tard, je me suis rendue compte de la valeur de ce patrimoine. C'est pourquoi, par mes créations artistiques, je veux rendre hommage aux tisserands du monde entier, en particulier à celles de mon pays, car ce sont en majorité des femmes qui transmettent jour après jour leur savoir-faire dans l'anonymat.
_.Comment vous est venue la vocation de votre métier ?
Dès l'âge de dix ans mes parents et mes enseignants ont décelé mes prédispositions pour le dessin, et m'ont encouragé à suivre des études artistiques. J'ai alors suivi dans un centre dans ma ville une formation technique dans le domaine du dessin de maquettes et de modèles de tapis ; et j'ai commencé à tisser. J'ai pu ensuite accéder à l'École nationale des Beaux-arts d'Oran, puis à l'École supérieure des Beaux-Arts d'Alger. J'ai également obtenu, en 1980, une bourse d'études jusqu'en 1986, à l'Académie royale des Beaux-arts de Bruxelles, où je me suis spécialisée en arts plastiques. J'ai suivi ensuite une formation en tissage artistique à l'Académie des arts et métiers de Bruxelles.
_.C'est à l'issue de vos études en Belgique que vous êtes venue vivre en France ?
Non, je suis rentrée en Algérie, afin de transmettre mon savoir et promouvoir mon art dans mon pays. C'était en 1987. J'avais été recrutée au Musée des Beaux-Arts d'Alger en tant qu'attachée de recherche, et j'avais créé, en parallèle, dans le cadre du service pédagogique et culturel du musée, un atelier de peinture et de tissage pour enfants. Quelques années plus tard, j'ai participé, avec de nombreux confrères et consœurs algériens, à une exposition en hommage à Picasso à Alger et en France. Or il se trouve, et je le dis avec beaucoup de modestie, que j'étais l'unique artiste-peintre algérienne à avoir réalisé une œuvre tissée en hommage à Picasso, et qui s'intitulait « Ombre et lumière». J'ai obtenu de l'État français, en 1991, une bourse de recherche, on appelle cela une résidence d'artistes, pendant trois ans, aux Gobelins, à Paris. Les Gobelins sont une grande et magnifique institution, spécialisée dans le domaine du patrimoine de la tapisserie et du tissage artistique, où ont été réalisées de grandes œuvres de Chagall, Picasso, Miro, Matisse et de nombreux autres artistes.
_.Vous avez finalement trouvé en France de meilleures conditions à votre travail d'artiste?
Mon souhait était une fois de plus de rentrer dans mon pays. Ceci d'autant plus que Ahmed Asselah, le directeur de l'École supérieure des Beaux-Arts d'Alger, m'avait proposé de créer un atelier de tissage et de peinture dans son établissement. Malheureusement, M. Asselah a été assassiné par les terroristes durant cette période. Je n'avais pas pu, non plus, rentrer en Algérie à cause de la situation dramatique que le pays traversait, et du fait également que je venais d'entamer une carrière professionnelle en France. J'en ai profité pour préparer, en 1994-1995, une maîtrise dans le domaine du tissage à Paris Denis-Diderot, à Jussieu.
_.On constate divers types de peinture dans votre exposition.
Effectivement, ce que vous avez vu, aujourd'hui, dans ce vernissage, c'est l'articulation de l'exposition autour de trois aspects. Il s'agit d'estampes, d'œuvres tissées et d'un grand nombre d'œuvres que j'ai intitulées « technique mixte peinture-tissage contemporain». C'est une technique inédite que j'ai mise au point voilà une quinzaine d'années. C'est ma spécialité. Je suis pour cette raison une artiste peintre-licière.
_.Pouvez-vous nous donner la signification du mot licière ?
Une œuvre tissée fonctionne en deux temps. Le peintre possède le rôle de créateur et le licier (qui veut dire tisserand) celui de réalisateur technique. Un artiste accompli doit mener les réalisations esthétique et technique, et obtenir ainsi une homogénéité de l'œuvre.
_.Et comment procédiez-vous auparavant ?
Auparavant, je peignais ; et ensuite je tissais ma peinture. Le résultat est une double œuvre : une peinte et une seconde tissée. Peinture et tissage sont les deux pôles complémentaires à ma créativité. A force de pratiquer, associé à mon désir de forger mon propre style, j'ai fini par fusionner ces deux passions en une seule œuvre. Cette fusion a engendré une troisième dimension : la musique.
_.Pourquoi la musique ?
Parce que lorsque je tisse, j'ai la sensation d'entendre des sons musicaux. Une fois l'œuvre achevée, elle se révèle aussi par la vue au visiteur de l'œuvre. Ce qui fait qu'il y a une musique du silence. Vous avez dû observer, que dans chaque œuvre, figurent des fils verticaux et des fils horizontaux. Les fils verticaux symbolisent la chaîne du métier à tisser et aussi des instruments à cordes tels que le violon, la harpe, la guitare, le luth ; et les fils horizontaux évoquent des portées et une participation musicale.
_.Je suppose que vous avez déjà eu l'occasion d'exposer votre œuvre ?
Oui. J'expose tous les ans, aussi bien individuellement que collectivement, tant en Algérie, qu'en France : plusieurs fois à Paris et sa banlieue (Châtillon, Montrouge...), en Bourgogne, en Alsace, en Ardèche, dans les Cévennes, à Cannes, à Rouen, etc. J'ai exposé aussi dans d'autres pays : la Belgique, l'Allemagne, l'Italie, le Canada, la Tunisie, les Etats-Unis d'Amérique, la Suisse, les Pays-Bas, l'Espagne, etc.
_.Des projets ?
Deux expositions m'attendent à Montréal, l'une en mai, avec des confrères canadiens et algériens, et l'autre en juin, seule, au Musée de design textile. Je vis et travaille depuis le début des années 1990 entre Sèvres et Paris, et à Vanves, dans les Hauts-de-Seine, où j'ai réalisé, il y a quelques peu, un rêve que je portais en moi depuis plusieurs années : celui d'ouvrir un atelier de tissage-école d'art que j'ai appelé « TissarT »[1], pour les enfants, les adolescents et les adultes.
_.Vous menez également une activité citoyenne ?
J'ai été entre autres co-présidente de l'Association de dialogue interculturel à Sèvres et à Meudon. C'est une association qui regroupe des personnes de bonne volonté, juives, chrétiennes et musulmanes, désireuses de développer un dialogue entre concitoyens, issus de ces trois cultures, dans un esprit de fraternité, de tolérance et de paix. L'Art, qui est ma vocation et ma profession, n'a cessé de me conforter dans cette conviction d'un langage universel et commun à l'humanité. Notre action la plus importante a été l'organisation, du 27 mars au 6 avril 2008, à Sèvres, d'une semaine culturelle, que nous avions intitulée, « Al Andalous », et qui a rencontré un vif succès. Je ne suis plus co-présidente, car ma petite école d'art accapare tout mon temps.
Propos recueillis par Hakim Arabdiou
Notes
[1] TissartT, atelier-école, 5, rue Raymond Marcheron, 92170 Vanves.












