Reportage: les cuisses d’Alger (1 ère partie) Des filles qui procurent de la joie à la nouvelle bourgeoisie parlent.
La plus vieillie misère du monde ?Elle est venue s’asseoir près de moi au premier mouvement de tête que je lui ai fait pour lui désigner une chaise libre à ma table. Elle doit avoir à peine vingt ans et c’est manifestement la plus belle des travailleuses de cet établissement.
Nous sommes à Alger, sur la côte ouest, dans l’un des ces nombreux cabarets semi clandestins qui offrent le plaisir de l’alcool et de la compagnie féminine. Après avoir allumé une énième cigarette, blonde elle aussi, elle appelle à son tour le serveur. Cela fait partie du boulot de boire même quand elles n’en ont pas envie, pour faire marcher le commerce. Simples entraîneuses ou filles de joie s’adonnant à la passe, elles doivent d’abord payer leur présence dans le cabaret en poussant les coquins de clients à la consommation.Nina vient d’un petit patelin de la banlieue d’Oran. Du moins c’est ce qu’elle raconte lorsque je lui fais la remarque sur son joli accent. Elle mélange dans son lexique des mots naïfs d’une fille de son âge avec les vulgarités au standard du métier qu’elle essaie d’exercer comme une pro. Au bout de quelques questions, elle se rebelle et me demande si je suis flic ou journaliste. Je profite de cette intuition bien féminine pour faire l’aveu de mon reportage :
"-Je voudrais parler de votre situation, de votre boulot dans mon journal sur le net."
Elle éclate de rire et rétorque :
"-C’est nouveau ça, on s’intéresse aux putes même sur Internet ! Et que veux-tu savoir ?"
"-D’abord comment tu t’es retrouvée à faire ce travail ?"
"- El Mouktoub…"
Elle lâche un soupir et me regarde à travers les volutes de sa cigarette.
"-J’étais une petite fille sage, très forte à l’école. Surtout en histoire géographie, qu’est-ce que j’aime les cartes du monde… Et puis voilà, les problèmes à la maison, la misère… Mon père qui s’est remarié et a chassé ma mère. J’ai alors travaillé à Oran chez une coiffeuse, Hadja et c’est là que j’ai connu ma copine Hamida qui m’a présenté mon premier amour.
J’avais 16 ans. Qu’il était beau, il passait son service militaire et venait d’ici, d’Alger. Je l’ai aimé comme dans un film égyptien, je l’attendais dans le salon de coiffure où Hadja m’avait caché un matelas dans un placard. Un jour j’ai senti que je saignais, c’était trop tard et je l’aimais.
On s’est rencontrés régulièrement pendant des semaines jusqu’à ce que je commence à avoir des vertiges et des fortes nausées. Mes règles ont tari et j’ai compris. C’est Hamida qui m’a acheté un test de grossesse qui s’est révélé bien entendu positif.
Je ne savais pas exactement ce qui m’arrivait, je voulais en parler à la patronne mais j’appris une autre mauvaise nouvelle. J’avais quitté le salon un jeudi après-midi pour aller voir une cousine du côté d’Aîn El Turk. Je ne devais revenir que le samedi matin. Mais parce qu’un voisin de ma cousine devait accompagner sa mère vers le centre-ville d’Oran en fin de soirée le vendredi, ma cousine lui demanda de me prendre avec eux.
J’arrivais un peu tard devant le rideau métallique baissé du salon. Je n’avais pas les clefs mais je connaissais une porte dissimulée au fond du couloir du vieil immeuble où se situait la boutique de tous mes malheurs. J’ai poussé le contre-plaqué qui faisait office de porte et j’ai longé dans le noir un mur jusqu’aux trois marches qui descendent au salon.
En ouvrant l’épais rideau de velours grenat, j’ai vu mon amoureux et hadja allongés sur mon matelas, ils dormaient enlacés à moitié nus. J’ai eu un choc, je n’ai même pas pu crier. Je me suis enfuie avec mon seul sac à main. J’ai erré dans la rue à Oran et c’est Hamida qui m’a appelée sur mon portable pour me rejoindre.
Elle était au courant de leur liaison mais ne voulait pas me faire de la peine. Hadja avait près de 55 ans, veuve et mère de cinq enfants, elle m’avait pris mon compagnon, le père de l’enfant que je portais dans mon ventre et qui ignorait tout de ma grossesse. J’ai passé mes premières nuits de vagabondage à la cité universitaire où le frère de Hamida était agent de sécurité.
Puis, curieusement, une fille est venue me voir un soir au restaurant des étudiants pour me proposer de sortir avec elle. Elle allait m’aider à trouver un domicile et un boulot. Je la suivis vers le portail de la cité U devant lequel une grosse voiture grise nous attendait. A l’intérieur, deux hommes attendaient et discutaient en kabyle.
Après quelques mots de présentation,"l'étudiante" referma la porte de la voiture sans monter et la voiture démarra. Le passager, un homme aux cheveux grisonnant me parla de son restaurant formidable et se sa grande maison. Il me dit aussi qu’il allait aussi m’aider pour le bébé…
A suivre












